28 dicembre, 2009
Il quotidiano francese “Le Monde” parla di Lamezia e del sindaco
Pas facile d’être M. Propre en Calabre
A Lamezia Terme (70 000 habitants), le maire s’appelle “Espérance”. Il en faut beaucoup à Gianni Speranza pour continuer de croire en sa mission : faire de son mandat le symbole de la victoire de la vertu sur la corruption. Agé de 55 ans, élu en 2005 sous les couleurs de la gauche mais avec un conseil municipal de droite, il a fait du combat contre la malavita – la “mauvaise vie” – son combat quotidien.
Le court trajet de l’aéroport à la mairie suffit à faire comprendre l’ampleur de la tâche. Ici s’élevait un entrepôt brûlé en 2006 au cours d’une guerre entre bandes mafieuses ; là, l’hôpital, achevé après quarante ans de travaux. “Des problèmes de financement”, dit-on à Lamezia Terme, une litote pudique pour parler de l’argent public évaporé et de l’argent sale recyclé. A deux reprises (en 1992 et 2002), le conseil municipal a été dissous par décret ministériel et la ville placée sous tutelle de l’administration pour “infiltration mafieuse”.
Gianni Speranza aimerait bien parler d’autre chose : de la bibliothèque de livres anciens entièrement rénovée qui abrite une Bible de 1588, des travaux de la future université, des petits jardins qui égayent le centre-ville. Des biens saisis à la Mafia, dont une ancienne joaillerie devenue une maison des jeunes. De la visite du président de la République, Giorgio Napolitano, en janvier. De cette classe de collège invitée à siéger durant un jour à Rome au Parlement des enfants. Pour eux, le maire, ancien professeur de philosophie passé de Marx à Kant, a concocté une petite intervention avant leur départ : “Vous avez des devoirs, leur a-t-il dit. Et les devoirs s’opposent aux passe-droits, aux faveurs.”
Mais, si aujourd’hui cette ville située au coeur de la Calabre fait parler d’elle, ce n’est pas pour ses travaux de restauration, mais pour un petit record : 492 édifices y ont été construits sans permis. “Une moyenne plutôt haute, même en Calabre”, concède le maire. Selon ses services, cela représente 1 milliard d’euros de travaux sur lesquels aucune taxe n’a jamais été payée. Le cas est loin d’être isolé en Italie, où on a même recours au néologisme “abusivismo” pour en parler.
Mais Gianni Speranza est décidé à faire abattre ces édifices illégaux, pour bien souligner qu’il n’avait pas renoncé à son programme : la légalité, rien que la légalité. Et c’est là que ses ennuis ont commencé. Ou plutôt recommencé.
A peine un hangar et deux bicoques ont-ils été réduits en miettes, le 16 novembre, par les pelleteuses conduites par des militaires, qu’il a dû affronter une étrange manifestation rassemblant les habitants de constructions abusives, avec en tête des mères éplorées portant leurs enfants dans les bras, leurs avocats, des entrepreneurs en bâtiment et des opposants. “Si c’est ça la légalité, alors vive l’illégalité”, s’est exclamé un conseiller municipal.
Le frère d’un boss local est entré jusque dans les locaux de la mairie pour faire le coup de poing avec le maire. “On ne l’a pas touché”, jurent les manifestants.
N’empêche, cela a remué quelques mauvais souvenirs : le lendemain même de l’élection de Gianni Speranza, la porte de la mairie partait en fumée, en plein jour, et le surlendemain il était placé sous escorte policière. Aujourd’hui, le couloir qui mène au bureau du maire est constamment fermé à double tour. On ne sait jamais… “Nous n’avons pris personne par surprise, explique Gianni Speranza, soutenu par l’organisation antimafieuse Liberta. La démolition est une décision de justice. Mais les propriétaires ont cru que, comme par le passé, il ne se passerait rien.” Le combat du maire contre “l’abusivisme” constitue désormais l’essentiel du débat politique dans ce coin de Calabre. L’hebdomadaire local Le Lamentino y a consacré des dizaines de pages.
Des entrepreneurs y justifient les constructions abusives en expliquant que “cela crée des emplois” dans une région où le chômage est plus important qu’ailleurs. Andrea Iovene, adjoint à l’urbanisme, est près de s’étrangler : “C’est comme de soutenir que le trafic de drogue de la N’Drangheta (la Mafia calabraise) participe du dynamisme économique.”
La bataille de Gianni Speranza est devenue un cas d’école : certains veulent y voir la parabole du sud de l’Italie qui voudrait se sortir de ses travers en élisant un maire prêt à y mettre fin, mais qui ne veut y renoncer dès que l’on touche à ses avantages. Lamezia Terme sera en tout cas regardée de près lors des élections municipales de mars 2010, où le maire se représentera. “En Italie du Nord, la légitimité politique s’acquiert sur le consensus ; chez nous, au sud, elle s’acquiert sur les clientèles, explique le maire. Notre classe dirigeante n’a pas été éduquée au respect de la loi. Elle fait en sorte que chacun puisse faire ce dont il a envie.” Combien pèsera la “clientèle légaliste” de Gianni Speranza face à celle de ses adversaires ? “Les gens ne m’en veulent pas, veut-il croire. Vous avez vu, ils me font des grands sourires quand je passe au centre-ville.”
Le premier magistrat sait pourtant que la partie ne se jouera pas sur la sympathie qu’il inspire. Dans l’ombre, les clans Giampa et Iannazzo, les deux puissantes familles mafieuses de la ville, s’activent pour faire passer les consignes de vote “En 2005, la Mafia s’était abstenue d’entrer dans la campagne. A cette époque, après deux dissolutions du conseil municipal, l’Italie nous regardait, explique le maire. Et en 2010 ? Elle fera tout pour m’éliminer politiquement.”
Alors Gianni Speranza joue la prudence, au risque de teinter d’ambiguïté ses belles promesses. Le temps de trouver peut-être une solution à l’amiable entre les habitants des “maisons abusives” et la mairie, qui pourrait s’en porter acquéreur – à titre gratuit – pour les louer ensuite à leurs occupants. Juridiquement compliqué, politiquement risqué…
Pour l’heure, les pelleteuses sont stationnées dans la cour de la caserne, d’où elles sont ressorties le 16 décembre pour abattre deux autres édifices prévus dans le programme de démolition. Le lendemain, le maire et deux de ses adjoints recevaient chacun une lettre émanant d’un mystérieux “comité justice pour Lamezia”. Les menaces de mort qu’elles contiennent ont été jugées suffisamment préoccupantes par la justice pour justifier une ouverture d’enquête.
De la réaction des habitants dépendra sûrement l’obstination de Gianni Speranza. De la solidarité que lui manifesteront les autres institutions aussi. Député du Parti démocrate (centre gauche), Marco Minniti a lancé un appel au ministre de l’intérieur pour lui demander “d’intervenir pour garantir, à Lamezia Terme, le respect des règles qui valent pour toute la République. Lamezia, a-t-il ajouté, est le symbole du Sud et des villes qui ont choisi la légalité contre la Mafia. Gare à ne pas laisser seul Gianni Speranza”.
Philippe Ridet
LE MONDE | 24.12.09 |
Lamezia Terme (Calabre), envoyé spécial
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